Point de vue d'un critique

 

 

Au siècle d’or de la Renaissance Italienne, la sculpture et la peinture étaient en compétition.  Libres et nobles, elles avaient acquis leur haute dignité grâce à la ténacité des artistes, conscients de la valeur spirituelle de leur travail.

Des conversations innombrables argumentaient en faveur de la suprématie de l’une ou de l’autre discipline. Les prémisses du discours sur l’art et de la critique sont nées à cette époque, les affrontements théoriques aiguisaient leur contenu : « Nous on rend le relief, en contentant non seulement la vue mais aussi le toucher, » soutenaient les sculpteurs, «  souvenez vous de ce jeune athénien qui était tombé follement amoureux de la statue de Vénus, son idole. » Lis-t on sous la plume de Lodovico Dolce dans un texte de 1557.

Mal-aimée par les institutions étatiques, la sculpture en France a été éclipsée depuis une trentaine d’années par les installations et d’autres formes d’expression artistiques contemporaines. Mais n’est-elle pas, plus que la peinture, l’art pérenne par excellence ?  Le bronze et la pierre défient les siècles, leur présence témoigne de notre précieux héritage spirituel.

Et ce sont des présences que le travail diligent et accompli de Bernard Mery nous donne à voir. Ses entrelacs harmonieux soutiennent la continuité poétique entre les parties policées et les faces brutes, rugueuses, comme si sa sculpture était toujours en devenir.

La figuration perd son entité s’édifiant en des masses fendues, dans des ouvertures architectoniques en miniature. Les fentes enlacent l’espace, la matière s’assouplit. L’œuvre s’achève dans un tout autour duquel le regard change de perspective.

Des rondeurs en amande, Union II en forme de feuille, ou autres étranges figures géométriques naissent de la rencontre des volumes pleins savamment ménagés et soigneusement menés à bout comme un dessin dans l’espace. L’abstraction achève l’amorce figurative dans une cavité des formes douces entrelacées : L’orchidée noire.

Ce travail de stylisation visant la forme pure, inauguré par Constantin Brancusi il y a plus d’un siècle, trouve chez Bernard Mery un écho esthétique particulier.

En quête d’absolu, l’artiste Roumain exalte l’immatérielle transcendance de la matière, alors que l’artiste français se passionne pour sa sensualité profane, son côté terrestre, sa valeur charnelle.

L’émotion ressentie au contact du modèle est pour lui primordiale. Comme Pygmalion, Bernard Mery s’adresse à ses sculptures en empruntant les mots au langage des amants. Que j’aime ton corps !  s’exclame-t-il en titrant l’une d'entre elles. Transposant l’objet en symbole, l’artiste matérialise son essence ; la métamorphose du corps devient sensualité accomplie.

Cette dialectique toujours à l’œuvre entre ce qu’il appelle « l’abstraction symbolique » et « une certaine figuration libre » fait l’originalité de ses œuvres. Par association d’idées, elles nous font penser, quant à leur aspect « en devenir », au groupe Apollon et Daphné du Bernin. Chez le sculpteur florentin, la nymphe est sur le point de se transformer en laurier, chez Bernard Mery la femme est sur le point de se transformer en orchidée. 

La sensibilité de Bernard Mery trouve son salut dans les terminaisons nerveuses de ses doigts. L’artiste entame son art comme le pianiste le clavier: « le modelage de la motte de terre est ma page blanche » dit-il.

 

 

Ileana Cornea
Critiqued'art
Paris,  février 2010